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La Femme Juriste - Juin 2002

Directrice Juridique de Jansen Cilag, Présidente de l'Association Française des Juristes d'Entreprise (AFJE).
Sabine Lochmann

Le thème qu'il m'est aujourd'hui proposé d'évoquer devant vous suppose a contrario qu'il y aurait une distinction entre la " femme juriste " et " l'homme juriste ".
En d'autres termes, et sans tomber dans un exercice de psychologie que je suis très loin de maîtriser, il m'est demandé s'il a une distinction entre l'homme qui pratique le droit, et la pratique du droit par la femme.
En clair, est ce que l'aspect féminin/ masculin a un impact significatif sur la pratique du droit au quotidien ?
Question périlleuse !

J'ajoute que, paradoxalement, le thème proposé pourrait laisser croire que la " femme juriste " serait une exception dans un monde essentiellement masculin, à tout le moins dominé par des valeurs dites " masculines "

Dois-je rappeler Mesdames et Messieurs, qu'aujourd'hui :

  • une nette majorité des élèves magistrats est constituée de femmes,
  • les élèves avocats sont dorénavant principalement des femmes,
  • nombreuses encore sont celles qui choisissent l'Ecole Nationale d'Administration,
  • le Conseil d'Etat ou les Tribunaux administratifs,
  • enfin qu'une majorité de juristes d'entreprise est à conjuguer au féminin, tendance encore plus marquée chez les juniors ( Plus de 65%).

    C'est dire finalement que la " femme juriste " est le principe, et l' " homme juriste " l'exception !

    Nous devons me semble t -il nous intéresser à deux questions qui constitueront le plan de mon propos aujourd'hui.-----Pour pouvoir parler de son rôle il faut évidemment envisager au préalable sa place, sa formation, sa représentativité au sein des équipes juridiques, ou encore comme juriste unique.

    Je me suis appuyée sur plusieurs enquêtes pour pouvoir vous apporter les précisions qui suivent. Je tiens immédiatement à citer les plus significatives :

    l'enquête menée par RecruLex en avril 2001 intitulée " Les Femmes de Droit " ;
    celles menées par l'AFJE en 2001 auprès des jeunes juristes ( moins de trois ans d'expérience)
    ou encore celle de la Lettre des Juristes Conseil en Entreprise d'avril 2000.

    a) Rien ne permet aujourd'hui d'affirmer sur le plan de l'exercice du droit qu'il existe une distinction " prima facie " entre les Hommes et les Femmes :

    en matière de formation ; Hommes et Femmes suivent des formations de manière quasiment identique ( 3ème cycle de droit, double formation en école de commerce ou dans une université étrangère, mais aussi stages dans les pays les plus variés, y compris dans des zones difficiles historiquement comme les Pays du Golfe, la Chine ou le Japon ). EN moyenne 60% des étudiants sont des femmes.

    La méthode d'application ou d'interprétation de la loi ne permet qu'une marge de man?uvre limitée : La Cour de Cassation est là pour y veiller ! Cependant, il est vrai que l'on peut soutenir que les femmes peuvent être plus sensibles à certaines difficultés rencontrées dans certains domaines d'application de la règle de droit : le droit du travail est un exemple assez classique tant les sujets de maladie, de grossesse, de congé parental, voire de formation, sont sensibles et source de conflits.

    Cependant là également la Loi encadre l'action pouvant être menée, sans compter l'application même de certains principes de droit qui pourraient freiner le pouvoir de la Juriste ( principe d'égalité salariale ; harcèlement moral, sexuel ).

    Lorsqu'il s'agit de " relations " ou de " dossiers " les entreprises semblent préférer choisir d'y employer des femmes. C'est pourquoi, et même si la majorité des Directeurs juridique est encore constituée d'hommes, on peut penser que l évolution démographique comme l'évolution des m?urs va laisser une place plus importante aux femmes. A noter que 30% des femmes juristes d'entreprise sont Directeur Juridique avec un rattachement très moderne à la Direction générale (64%) [ contre une moyenne pour les hommes de 55% ].

    Ce rattachement au Président/ Vice-Président ou Directeur Général peut se comprendre dans la mesure où les entreprise qui ont des femmes Directeur juridique sont en moyenne :

  • situées en région Ile de France,
  • sont souvent des entreprises anglo-saxonnes où les femmes sont davantage valorisées.
  • en province, ce sont les hommes qui sont essentiellement à des postes de management de la fonction juridique interne,
  • étant par ailleurs rattachés de façon très systématique au directeur administratif et financier, au directeur financier voire au directeur des ressources humaines.

    b) Ce qui fait défaut : le pouvoir non dévolu à certaines femmes

    Avant tout il faut partir de l'analyse du positionnement du juriste d'entreprise en France et vérifier si des distinctions significatives et objectives peuvent être constatées entre le régime réservé aux hommes et celui réservé aux femmes.

    Le juriste est très largement cantonné au seul rôle de conseil ; on est très loin du " General counsel " à l'américaine participant aux Comités stratégiques/ exécutifs dirigeant le groupe d'entreprises comme aux USA et dans le groupe Johnson & Johnson pour prendre une exemple que je connais.

    On est encore aussi très loin d'avoir des dirigeants / des présidents issus du monde juridique.

    Pourtant l'internationalisation, le développement des corps de lois applicables, leur complexité, font aujourd'hui des juristes bien plus que de simples conseils.
    Sans revenir sur le rattachement fonctionnel, il convient de préciser que les juristes d'entreprise et par voie de conséquence, les femmes composant cette profession, participent de plus en plus souvent aux travaux de réflexion menées au sein des entreprises quant à :

  • l'organisation du travail ;
  • l'amélioration de la compétitivité ;
  • l'orientation stratégique,
  • ou encore et sans être exhaustive la mise en ?uvre des programmes de développement individuel.

    Ceci est d'autant plus important que ces juristes ne sont pas tant là pour " dire la règle de droit applicable " que pour " benchmarker " avec leurs collègues Directeurs Financiers, Marketing, Opérationnel, Informatique notamment afin de dégager des réflexions riches et dynamiques.

    Il en résulte que les idées et capacités des juristes - et de la femme en particulier - sont entendues de façon plus large avec d'autres managers de l'entreprise permettant à chacun de se connaître sous un autre aspect et suivant d'autres perspectives que celles de la consultation traditionnelle pour un dossier. Pour la suite, il revient au juriste de développer les opportunités qui se présentent à elle/ ou lui ! , afin de faire évoluer sa fonction et son positionnement.


    Le salaire a son importance en tant que " marqueur ". Il est vrai que des différences parfois substantielles existent en terme de rémunération entre ce que perçoivent les femmes et leurs collègues masculins. Les chiffres en effet sont là :

    Lorsque 33,7% des femmes interrogées ( Enquête RecruLex susvisé) estiment que la parité des salaires n'est pas respectée, 24,4% pensent percevoir une rémunération similaire et 11,6% ne " savent pas "

    A noter cependant que si l'écart constaté serait de l'ordre de 20 à 25% en moyenne, il est certainement beaucoup moins significatif pour les postes de Directeur Juridique et dans les secteurs d'activité où des conventions sont prises au niveau des syndicats interprofessionnels lesquels définissent assez précisément les modalités de rémunération en fonction de critères objectifs comme : le/s diplôme/s, l'expérience et la taille / diversité de l'équipe à encadrer.

    + argument tiré de l'éducation et de l'échelle des valeurs et comportement différentes du garçon à la fille : ex de la " vente " de soi-même.-----Je souhaite avant tout rappeler que mes projets à la tête de l'Association Française des Juristes d'entreprise servent inévitablement les femmes dans notre profession. Mais je suis bien consciente que la position de beaucoup de juristes d'entreprises, comme leur influence réelle est éminemment variable d'un secteur d'activité à l'autre, d'une région à l'autre.

  • Comment faire évoluer positivement la place de la femme dans, ou à la tête de la direction juridique de son entreprise ?

  • Comment mettre en ?uvre une politique de parité - au sens d'égalité, dans le traitement et dans les opportunités de développement mais sans tomber dans le grotesque ?

  • Comment mettre en ?uvre un politique diversifiée tenant compte des situations relevées sur le territoire ?

    a) Une influence réelle dans la direction de nos entreprises

    Je ne veux pas entrer dans un débat binaire peu constructif mais simplement souligner quelques idées, puisque finalement il est question au travers de la femme juriste de la meilleure perception et utilisation possible du droit au sein des entreprises:

    A tous niveaux les juristes doivent pouvoir exercer leurs talents au mieux et participer aux orientations prises par leurs dirigeants. Aujourd'hui en effet on se contente de voir dans le juriste la personne qui va indiquer ce qui est conforme ou non à la loi. Le souhait est de parvenir à un juriste pleinement impliqué dans les équipes décisionnaires, co-partageant la fonction managériale.

    Cela veut dire :

    Un effort de la part du juriste à s'imprégner de la culture " maison " ( connaissance des différents métiers/ services ), voire à occuper des postes autres que ceux spécifiquement et traditionnellement occupé par les juristes. Tout est une question de meilleure utilisation des " talents ".

    Réaliser un gros effort quant aux structures à mettre en place. Il est vrai que certains services juridiques peuvent se révéler incompatibles avec l'exercice de la vie familiale.
    Je pense aux sociétés offrant un poste requérant de nombreux déplacements étrangers. Cependant, je tiens ici à rendre publiquement hommage à celles d'entre nous qui l'assument, manifestant courage et détermination et souvent beaucoup d'initiatives innovantes afin de demeurer performantes malgré les obstacles.

    Mais pour ce faire, la femme juriste doit pouvoir être mieux positionnée - lorsqu'elle ne l'est qu'exceptionnellement - dans l'entreprise, cela passe par une juste valorisation de son travail et de ses compétences.

    b) existerait-il un " profil " de femme juriste performante ?

    L'entreprise est aujourd'hui un lieu dans et pour lequel nous passons beaucoup de temps.

    Il est primordial qu'elle soit - voire devienne !- un lieu de travail plus humain.

    L'évolution de la législation ( y compris en offrant aux nouveaux pères la possibilité de prendre un congé de naissance ) doit permettre aux femmes d'avoir des structures adaptées. ( Crèche France/ Finlande). Mais il est ici question de véritables changements de mentalités.

    Or, nous savons que pour la majorité des femmes les structures ne sont pas disponibles, faute de place, faute de moyen.

    Mesdames, Messieurs, nous devons être les acteurs au sein de nos entités économiques et non pas les objets de ces dernières.

    C'est pour cette raison que j'ai l'intime conviction que la femme a aussi un rôle déterminant à y jouer.
    En effet, l'exercice du droit constitue un réel pouvoir que le femme peut et doit continuer d'investir intelligemment, notamment à cette fin.

    Non, je ne suis pas favorable à la " femme " qui se masculinise pour démontrer qu'elle peut exercer les mêmes fonctions que les hommes parce que cela alimente l'idée selon laquelle elle doit faire beaucoup plus que lui pour aboutir au même résultat !

    Non, je ne suis pas favorable à tous ceux qui voudraient que nous autre femmes juristes nous gommions nos sensibilités, nos spécificités pour occuper nos fonctions !


    Oui ! je suis et souhaite être une femme à part entière : heureuse d'être mère de famille et d'exercer un métier passionnant malgré d'apparentes contradictions ! Pour moi, réussir professionnellement passe indubitablement par un équilibre personnel !

    Oui ! je crois que la femme juriste pourra aussi améliorer son image en s'investissant dans des structures sociales lui donnant ainsi l'occasion de promouvoir et de défendre des valeurs qui sont les siennes, de les partager et d'aller chercher soutien et réseau lorsque nécessaire !

    Oui ! il est vrai qu'on préjuge trop souvent de l'indisponibilité de la femme juriste, voire de son inaptitude, pour ne pas lui offrir des voies de développement et d'amélioration. Or c'est la fonction aussi qui fait l'individu et qui lui permet de faire la preuve de ses compétences et aptitudes !

    Nos structures peuvent être, que dis-je, doivent être des entreprises citoyennes tout en dégageant des profits, et la femme juriste y apporte au quotidien sa contribution.


    Pour en terminer avec ces quelques propos et avant de répondre à vos questions, je voudrai conclure ce les points suivants

    Tout d'abord, il faut que nous autres femmes sachions parfois être plus claires que ce que nous faisons passer comme message.
    Nous voulons être traitées sur un pied d'égalité, mais dans le même temps, les femmes sont les premières à entretenir les handicaps que connaissent et rencontrent leurs homologues femmes.
    On constate malheureusement encore beaucoup trop de dénigrement entre nous ! Pourquoi ne pas privilégier pour celles d'entre nous qui sont à la têtes d'équipes, de directions, le tutorat des plus jeunes afin de leur expliquer/ de leur montrer ce qui ne s'apprend pas sur les bancs de la Faculté, des Grandes Ecoles ?

    Ensuite, les femmes doivent prendre en main la gestion de leur carrière en acceptant les règles du jeu !


    La gestion de la carrière ne s'arrête pas le soir à 18heures !

    Il est effet fondamental pour les femmes de participer à des réseaux sociaux, professionnels, et d'avoir des contacts et des liens durables et constructifs avec le législateur, le chef d'entreprise, le chasseur de tête ou encore l'organisation professionnelle.

    Enfin, la démographie jour en faveur des femmes puisqu'une majorité de juriste se conjugue déjà au féminin.

    Force est de croire que ce métier de relation et de dossier va faire des femmes juristes des leaders sur le marché du droit pour ce siècle nouveau né !

    Date de dernière mise à jour : 08/01/2009 - 3:10 PM


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